
« Dans un monde en constante évolution, nous devons adopter une stratégie similaire à celle des bactéries : une stratégie qui s’adapte, évolue et réagit en permanence aux changements de l’environnement. » C’est avec cette déclaration forte qu’Alain Mérieux, président de la Fondation Mérieux, a ouvert la conférence, soulignant la nécessité d’une vision pasteurienne de la santé, c’est-à-dire globale, sans frontières et fondée sur la collaboration entre pays, disciplines, cultures et secteurs.
Au cours de cette conférence en deux sessions, marquée par de riches interactions entre public et intervenants, les messages ont convergé en un message commun. Les systèmes de diagnostic résilients ne sont plus un luxe technique, mais un pilier central de la sécurité sanitaire, de l’accès équitable aux soins et de la préparation aux crises.
Le modérateur de l’événement, prof David Heymann de la London School of Hygiene & Tropical Medicine, a notamment rappelé le défi plus large auquel est confrontée la communauté sanitaire mondiale. Si les diagnostics sont essentiels pour la détection des épidémies, la prise en charge des patients, la surveillance ou encore pour les stratégies de vaccination, ils restent sous-priorisés et particulièrement vulnérables dans les contextes fragiles. Il a souligné que les discussions sur la résilience doivent aller au-delà de la réponse d’urgence et aborder les conditions structurelles à long terme nécessaires pour mettre en place des systèmes de laboratoire fiables et équitables.
Leçons tirées de l’expérience
Les expériences d’Haïti, du Liban, de la Syrie et de la République démocratique du Congo ont clairement montré que les contextes fragiles partagent des défis structurels similaires, malgré des situations très différentes.
Dans une vidéo préenregistrée, le professeur Jean-William Pape, des Centres GHESKIO en Haïti, a illustré comment son institution parvient à maintenir les services de santé et de laboratoire malgré une violence croissante, des catastrophes naturelles répétées, l’instabilité politique et d’importants déplacements de personnel. Le plan d’urgence de GHESKIO, élaboré il y a plus de 30 ans et continuellement mis à jour après chaque crise, repose sur des systèmes de binôme du personnel, des comités permanents de coordination et de sécurité, des réserves de carburant, une prestation de services décentralisée, une logistique solide et des dossiers médicaux entièrement électroniques accessibles sur tous les sites.
Son intervention a mis en évidence le fait que la résilience est le résultat d’une préparation et, comme d’autres intervenants l’ont confirmé par la suite, que cette préparation commence bien avant l’émergence des crises.
« La résilience dépend de l’adaptation continue des systèmes à des réalités en constante évolution, de l’apprentissage tiré de chaque crise et du renforcement de la flexibilité opérationnelle à tous les niveaux de l’institution », a-t-il conclu.
Dans le prolongement de ces propos, Mikael Garnier-Lavalle, du Pandemic Fund, a présenté l’objectif du Fonds, qui consiste à soutenir des efforts de préparation durables plutôt que des projets d’urgence isolés. Il a souligné l’importance de l’investissement et de l’appropriation par les pays eux-mêmes, en particulier pour les chaînes d’approvisionnement et le développement de la main-d’œuvre, décrivant l’approche catalytique du Fonds comme un modèle de « validation de principe » nécessitant un engagement national parallèlement au financement international.
Le Dr Rhonda Sealey-Thomas, de l’Organisation panaméricaine de la Santé, a mis l’accent sur l’importance d’un développement sur la durée des réseaux de laboratoires, du personnel de santé, des systèmes interopérables et de la coopération régionale pour garantir la continuité des services en cas de crise. Elle a souligné comment les partenariats public-privé et la connectivité régionale peuvent renforcer la résilience en période de crise.
En Syrie, le Dr Aula Abbara a décrit comment des années de conflit, de sanctions, de fragmentation et de destruction ont dévasté le système de laboratoires du pays, près de 90 % des laboratoires de microbiologie ayant été détruits. Elle a toutefois également mis en avant les nouvelles dynamiques de partenariat qui ont vu le jour après la chute du régime d’Assad, avec une collaboration accrue entre les acteurs à l’intérieur et à l’extérieur du pays, les universités internationales, les partenaires techniques et la diaspora syrienne.
Le Dr Nadeen Hilal a décrit le contexte du Liban où les attaques contre les centres de soins de santé primaires et les pressions financières sévères ont contraint les autorités à privilégier la continuité des services essentiels plutôt que des réformes systémiques plus larges. Le Liban a réagi en décentralisant les stratégies de laboratoire, en intégrant les diagnostics dans les soins de santé primaires et en tirant parti de systèmes numériques tels que DHIS2. Les ressources humaines restent néanmoins un défi majeur, avec seulement environ 30 % des effectifs nécessaires actuellement disponibles et une fuite des cerveaux importante qui affecte le pays. Les discussions ont également mis en évidence l’importance croissante et complexe de l’engagement de la diaspora.
Plusieurs priorités récurrentes sont ressorties des discussions de la première session : un renforcement de la planification d’urgence, une réduction de la fragmentation entre les acteurs, des modèles de financement durables, des systèmes de soins de santé primaires plus solides, et des approches qui considèrent les urgences comme des opportunités de renforcer les systèmes plutôt que de créer des structures parallèles. La résilience de la main-d’œuvre est apparue comme l’une des préoccupations les plus récurrentes, parallèlement à la nécessité d’améliorer les conditions de vie et de travail afin de réduire la fuite des cerveaux et d’encourager le retour de la diaspora depuis l’étranger.
Défis mondiaux et évolutions du contexte international
La deuxième session de l’événement s’est orientée vers des discussions mondiales plus larges, visant à identifier les conditions politiques, financières et opérationnelles nécessaires pour renforcer la résilience des capacités de diagnostic, tout en intégrant des considérations d’équité, de soins équitables et de durabilité.
Philomena Raftery, de l’Organisation mondiale de la Santé, a fait remarquer que les systèmes de laboratoire et les diagnostics ont historiquement été négligés et sous-financés, bien qu’ils soient fondamentaux tant pour la sécurité sanitaire que pour les services de santé essentiels. Elle a noté que si la pandémie de COVID-19 a contribué à une meilleure reconnaissance et attiré des investissements majeurs dans les laboratoires et les diagnostics, de nombreux pays sont aujourd’hui confrontés à une baisse des financements, ce qui met en péril la durabilité. Elle a souligné la nécessité d’adopter une approche systémique et une vision axée sur la durabilité afin d’aider les pays à mettre en place, optimiser et maintenir des systèmes nationaux de laboratoires intégrés, en particulier dans le contexte actuel de financement mondial et de géopolitique. Elle a insisté sur le fait que le financement durable doit s’appuyer sur une gouvernance et des stratégies nationales solides en matière de laboratoires, les bailleurs de fonds soutenant les priorités définies au niveau national. Elle a noté que les situations d’urgence ne devraient pas seulement déclencher des activités de réponse à court terme, mais devraient être saisies comme des occasions de renforcer les systèmes nationaux durables. En réponse à la résolution 76.5 de l’Assemblée mondiale de la santé, l’OMS élabore actuellement un ensemble essentiel de diagnostics pour les urgences humanitaires et de santé publique afin d’aider les pays à définir leurs besoins prioritaires et à rationaliser leurs achats en période de crise. Philomena a également mis en garde contre le fait que, si les technologies innovantes offrent d’importantes opportunités, elles risquent également d’aggraver les inégalités existantes, et que la « meilleure » technologie n’est pas toujours la plus avancée, mais celle qui est la plus adaptée au contexte.
Ed Newman, du GOARN, a souligné l’importance de partenariats internationaux fiables et du soutien apporté par les laboratoires mobiles lors des épidémies, notamment dans le cadre de la lutte actuelle contre Ebola en République démocratique du Congo. Il a insisté sur le fait que les laboratoires mobiles devaient venir renforcer les systèmes nationaux existants plutôt que de fonctionner de manière indépendante. « L’idée est de s’intégrer aux systèmes de laboratoires nationaux et de les renforcer, pas de les remplacer », a-t-il expliqué. Il a également noté que de nombreux pays hésitaient encore à solliciter officiellement une aide internationale en cas de crise.
Du côté de Médecins Sans Frontières, le Dr Catherine Villegas a appelé à un « retour à la réalité » entre les discussions sur la préparation et les réalités sur le terrain. Elle a fait valoir que malgré des années de discussions mondiales, les conditions dans de nombreux contextes fragiles ne se sont pas fondamentalement améliorées. Plutôt que de considérer les diagnostics comme des produits à fournir en cas d’urgence, elle a souligné la nécessité de les voir comme des services à long terme qui nécessitent des investissements soutenus, une adaptation locale et une innovation opérationnelle.
Elle a également souligné que l’innovation doit être développée en collaboration avec ceux qui l’utiliseront réellement sur le terrain, tels que les utilisateurs de première ligne, les laboratoires nationaux et les autorités nationales. Dans les contextes fragiles, la véritable innovation réside dans la capacité d’un outil de diagnostic à fonctionner dans des conditions réelles, à être utilisé par le personnel, ainsi qu’à être entretenu et maintenu.
Les discussions ont également mis en évidence l’interconnexion croissante entre les diagnostics, la surveillance et la préparation vaccinale. Urrutxi Gallastegi, de CEPI, a présenté la résilience diagnostique comme un élément essentiel de la préparation future aux pandémies en soulignant l’importance des diagnostics pour identifier les souches en circulation, cibler les vaccins appropriés et mener des essais cliniques efficaces.
À l’issue de l’événement, un consensus clair s’est dégagé sur le fait que la résilience diagnostique dépend d’investissements à long terme dans les capacités locales, la gouvernance, le développement des ressources humaines, la logistique, les systèmes numériques, la coopération régionale et la confiance.